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Sep

09

Opencode Systems, la révolution invisible des réseaux


Téléphone panthère, Manaus, Amazonas

Au Forum sur la gouvernance de l’Internet (Internet Governance Forum, IGF) qui s’est tenu à Istanbul début septembre 2014, j’ai vécu une expérience étonnante avec une image, le recto de ma carte de visite, reproduit ci-contre.
Et vous, à quoi pensez-vous en regardant cette photo ? Quel commentaire auriez-vous fait ? Quelle question m’auriez-vous posée ?

À l’IGF, cette photo a suscité une remarque similaire chez près d’un tiers de mes interlocuteurs. Après un sourire, première réaction quasi unanime, le commentaire le plus fréquent a été de ce genre :  « Cela symbolise bien la façon dont les opérateurs de télécom dévorent leurs utilisateurs. »

Ensuite seulement est venue la curiosité sur le lieu de ce téléphone étrange.

Cette photo a été prise en mai 2014 au Centro de Instrução de Guerra Na Selva (CIGS, Centre d’instruction de la guerre dans la jungle) à Manaus, dans l’État d’Amazonas au Brésil. Cet établissement militaire, de sinistre mémoire, a un petit zoo ouvert au public. C’est dans cette portion qu’on trouve cinq cabines téléphoniques incluses dans des statues animales : panthère noire, jaguar, toucan, ara bleu et capivara.

L’hostilité aux télécoms est un affect caractéristique d’une bonne partie de la population des activistes et entrepreneurs de l’Internet, souvent persuadés d’être les acteurs exclusifs d’une révolution mondiale. Je connais quelques rares personnes qui fréquentent les deux milieux et peuvent ainsi exercer le précieux rôle de bridge. Notre monde a besoin de ponts entre les cultures…

Opencode Systems Ltd, un leader invisible de la téléphonie mobile

En fait, les télécoms aussi sont le siège d’une effervescence inouïe. Pour l’illustrer, j’ai choisi une entreprise du téléphone mobile avec qui j’ai fait connaissance au Mobile World Congress 2014 à Barcelone, Opencode Systems. Cet événement est le plus grand salon consacré au téléphone. En 2014, il a réuni à Barcelone plus de 85 000 participants et 1 800 exposants.

La société Opencode Systems m’a paru intéressante à trois titres.

D’abord, en tant que photographe, je m’attache à montrer l’invisible. Or l’activité d’Opencode se situe justement sur un segment invisible pour les utilisateurs, puisque cette société fournit des plateformes et des développements à des opérateurs de téléphonie mobile qui, eux, proposent des services aux utilisateurs dits finals. C’est un positionnement B2B, business to business, ou marché professionnel. Opencode n’a pas de relation directe avec les abonnés au mobile. Sur les écrans des téléphones, ce sont les marques de leurs clients qui apparaissent, jamais la leur.
Certes, on peut trouver facilement cette entreprise sur le web. Entrez par exemple dans un cartouche de recherche les mots-clés mobile, networks, open et USSD. Mais encore faut-il être à la recherche de fournisseurs pour réseaux du secteur mobile, en technologie ouverte et spécialistes notamment des USSD (Unstructured Supplementary Service Data, Service supplémentaire pour données non structurées). Aucun de ces mots ne fait partie du Top 10 des mots recherchés sur Internet, même si les services concernés sont utilisés par des millions de personnes dans le monde !
Les USSD sont un protocole de la norme européenne GSM (Global System for Mobile) qui permet d’offrir des services d’échanges de données à faible bande passante à des utilisateurs souvent non connectés à l’Internet. Par exemple, la séquence *#06# permet à un utilisateur de connaître le numéro IMEI de son téléphone mobile. L’IMEI (International Mobile Equipment Identity, identité internationale d’équipement mobile) permet aussi aux opérateurs de bloquer le fonctionnement d’un GSM déclaré volé.
Ou encore, dans le domaine du paiement par mobile, tendance majeure actuelle, notamment en Afrique, avec une séquence de type  *120# un utilisateur peut payer une facture d’électricité ou bien faire un autre achat directement depuis son mobile.

Ensuite, cette société bulgare au développement spectaculaire et qui a démarré sans capitaux a une forte composante française racontée plus loin. Son histoire peut atténuer la vague d’autoflagellation et de dévalorisation qui prévaut en France actuellement dans beaucoup de milieux des technologies d’information.
D’ailleurs, au Mobile World Congress 2014 à Barcelone, une délégation française était conduite par Fleur Pellerin, qui accompagnait une bonne centaine d’entreprises françaises réunies sous le pavillon d’Ubifrance et soutenues par l’initiative French Tech. C’était la délégation nationale la plus importante.

Le troisième motif de mon intérêt, je ne l’ai découvert qu’au cours d’une longue conversation avec les dirigeants d’Opencode au Mobile World Congress. L’histoire et le fonctionnement de cette entreprise m’ont paru emblématiques de la géopolitique de notre siècle.

L(un des deux piliers publicitaires d'Opencode Systems au Mobile World Congress 2014. Cliché Dom Lacroix

La révolution continue du mobile

Les dirigeants d’Opencode Systems expriment une sorte d’ébriété créative : histoire de fous, révolution continue, innovation, faire autrement sont des expressions fréquentes de leurs récits. Pour comprendre pourquoi, il faut examiner rapidement le type d’activité de l’entreprise puis leur donner la parole.
L’ensemble des services USSD peut être intégré dans un navigateur mobile moderne, ou U-Browser, qui épargne aux utilisateurs la saisie répétitive des séquences de code. Un navigateur cœur de réseau, Network Browser, permet aux opérateurs de gérer voix, messages et données en parallèle sur plusieurs canaux, de technologies 3G, 4G et LTE (respectivement 3e génération, 4e génération et Long Term Evolution).
Les USSD ne constituent qu’une partie du catalogue de produits et services d’Opencode Systems. On notera aussi des serveurs de textos (ou SMS, Short Message Service), des gestionnaires d’itinérance (roaming) ou encore l’introduction de numéros supplémentaires virtuels dans le même mobile.

Opencode Systems Ltd a été classée 40e au palmarès 2012 des entreprises de Bulgarie à plus fort profit établi par le Groupe ICAP, spécialiste des affaires d’Europe du Sud-Est.

Extrait du palmarès ICAP 2012. 300 Business leaders in Bulgaria

La société a pour clients plus de 50 opérateurs répartis dans plus de 35 pays, parmi lesquels je citerai seulement, pour montrer la diversité des implantations, Bulgarie, France, Allemagne, États-Unis, Algérie, Slovénie, Fidji, Koweït, Sri Lanka, Tchad, Irak, Pakistan, Libye, Philippines, Zimbabwe.

L’entreprise a établi des sièges à Sofia, Paris, Bangkok, Kuala Lumpur, Tunis et Alger. Les équipes échangent à distance, en anglais. « Nous employons 160 personnes originaires de 20 pays, déclare le fondateur Constantin Staykoff. Nous illustrons bien la révolution continue de la mobilité. Certains de nos employés vivent dans les montagnes bulgares. Depuis notre démarrage en 2000, les salaires d’Opencode ont été multipliés par 10. Aujourd’hui, 2000 $ en Bulgarie, cela représente mieux que 5000 $ à Paris.
Nous avons constamment le souci de faire évoluer les produits et d’innover avec de nouveaux produits. La transparence et le partage de l’information sont pour nous un outil de management. Par exemple, nos collaborateurs connaissent nos structures de coûts et nos marges.

Nous ne sommes pas pressés d’entrer en Bourse. Nous pourrions, mais ce n’est pas le projet. Tout le monde adore son travail. Nous sommes sur les cutting edge technologies (technologies de pointe). Notre visibilité nous permet de mettre au point les règles qui régissent ces technologies. Parfois, nous avons une aussi grande visibilité qu’un chef d’État avec son réseau d’ambassades. Nos décisions sont plus rapides. C’est une histoire à peine croyable. Avec la révolution en train de se faire, nous faisons partie des sociétés qui gèrent l’avenir. L’avenir se fera aussi par des gens libres. Google — ou même Opencode, ajoute Constantin en souriant, peut disparaître par l’innovation d’un étudiant au Népal. »

« Le succès d’Opencode tient à la qualité de ses équipes. Nous réunissons de CV de folie, comme par exemple celui de Raiko Salmela, Finlandais éduqué à Tokyo et aujourd’hui basé à Bangkok, directeur des ventes pour l’Asie Pacifique. 

Constantin Staykoff et Thierry Darras forment tandem depuis 2007. Ils s’étaient croisés dans une entreprise technologique, perdus de vue puis se sont retrouvés sur un salon à Dubaï. Une grande complicité lie les deux dirigeants qui ont en commun la culture française, la conviction de jouer un rôle dans une révolution mondiale et un caractère souvent estampillé comme imprévisible.

Stand d'Opencode Systems au Mobile World Congress 2014. Cliché Dom Lacroix

Un fruit de la géopolitique du siècle

Thierry Darras résume « Nous sommes une boîte de pauvres. » qu’il faut entendre avec un accent du Sud-Ouest, et son o de « pauvres » bien ouvert. « La boîte a commencé avec peu de ressources. » Ce militant Greenpeace est fier de montrer qu’il existe des modèles économiques alternatifs à celui des start up. Lui aussi parie sur l’intelligence partagée et l’autonomie. « Je suis référencé comme directeur des ventes Europe-Moyen-Orient-Afrique. En fait, je travaille souvent en solitaire. »

Le parcours de Constantin Staykoff est balisé par les soubresauts géopolitiques qu’il raconte volontiers. Ce quadragénaire né en 1966 a fait des études d’informatique en Bulgarie, pays alors allié de l’URSS. Petit État des Balkans riverain de la Mer Noire, de langue nationale slave qui s’écrit en cyrillique, la Bulgarie avait une relation de confiance avec l’URSS, ce qui n’était pas le cas de la Pologne ni de la RDA. Dans le Comecon (ou CAEM, Conseil d’assistance économique mutuelle) les rôles étaient distribués. L’URSS sous-traitait à la Bulgarie une partie de ses activités critiques, du spatial et de l’informatique. La résistance à l’empire ottoman a aussi contribué à forger une partie de culture commune. Comme en Russie, il existe une forte tradition mathématique. Les Bulgares Veselin Topalov et Ivan Chéparinov sont des figures mondiales des échecs.

« Mais en fait, précise Constantin, mon expérience française a largement fait ce que je suis. Je suis parti en France à l’âge de 22 ans. En 1989, avec la perestroïka, les frontières se sont ouvertes.

À l’Université de Sofia, tous les six mois, nous devions faire signer notre carnet d’étudiant par l’administration. En 1987, la secrétaire m’a dit : « Vous avez de bonnes notes et vous avez fait du français. Voulez-vous aller faire des études en France ? » Entendre une telle question, c’était comme de gagner au loto.
L’incertitude était telle qu’il ne fallait pas attendre. J’ai déposé un dossier. En fait, au bout du compte, c’est le fils d’un colonel de police qui est parti. On avait simulé un processus de sélection. Mais cela m’avait permis de savoir qu’il existait un circuit et d’en connaître le fonctionnement. J’ai posé de nouveau ma candidature l’année suivante. J’ai fait partie des premiers à partir, avant même la chute du Mur qui aura lieu trois mois plus tard. Quand le Mur de Berlin s’est écroulé, j’ai fait la fête au Quick de Bordeaux, près de la place de la Victoire.

Je parlais français grâce à mes études au prestigieux lycée français Lamartine, à Sofia. Je parlais mal le russe. On apprend mal ce qui est obligatoire. Mais arrivé en France, le russe m’a évité de faire la plonge. J’ai financé mes études en donnant des cours.

J’ai obtenu mon DEA d’informatique (diplôme d’études approfondies) à Bordeaux en 1992. Avec mention passable, mais j’étais très content. » précise modestement Constantin.

Il s’est marié à Paris, en 1998, avec une citoyenne des États-Unis avec qui il aura trois enfants.

« Mon ancien employeur me tannait pour créer une société. Je lui ai répondu qu’il fallait le faire en Bulgarie. Nous avons créé Opencode Systems en 2000. Nous développions pour une société tierce le produit Find Your Friends pour mobile. La régulation en France interdisait la localisation de mobiles. Nous avions 2-3 salariés à Sofia. Nous avons dû en licencier un, puis on a trouvé un projet local in extremis au moment ou on allait licencier le 2e. Les débuts d’Opencode ont été très difficiles. Nous n’avions pas de produits en propre. Puis, l’éditeur de Find Your Friends a fermé.

Au début, mon idée était de faire de l’outsourcing, d’où le nom. Je pensais « Software on time on budget » On vivait difficilement en réalisant des projets online pour 80 $ ! Il fallait se profiler. J’avais des connaissances dans les télécoms. L’idée était de créer et vendre d’abord un produit en Bulgarie et de voir ce qui se passait. »

La société où Constantin avait travaillé n’avait pas voulu de son idée basée sur l’USSD car elle réduisait les marges de ventes. « Même si cela n’a rien à voir, c’était un peu comme le rapport entre le Minitel et l’Internet, explique Constantin. Il existait des passerelles USSD très techniques et très chères. On a alors surfé sur la vague Internet. Internet, avec le roaming, sont les deux technologies clés qui nous ont permis de décoller. Après, nous avons développé des systèmes ouverts pour cœurs de réseau et transporté notre expérience USSD dans tous les autres produits. Nous travaillons en système ouvert protégé par des brevets défensifs.

Je pensais que jamais je ne rentrerais à Sofia. Avec 3 enfants, la vie à Paris est difficile. Depuis 2006, ma femme voulait retourner aux US, auprès de sa famille. Pour moi, c’était impossible vu l’état d’avancement d’Opencode, qui employait alors 25-30 personnes. La question des taxes s’est avérée aussi un motif de quitter la France. Mais l’activité d’Opencode aux US était impossible. C’est en 2010 que ma femme est partie avec les enfants aux États-Unis et moi à Sofia. Cette année-là, Opencode employait 80-90 personnes. C’est dur. Je ne vois pas ma famille souvent. Je ne vois pas beaucoup mes enfants grandir. Nous sommes une famille Skype.

Jusque là, en 2010, avec 80 personnes, j’opérais de France. On a écrit des brevets dans une chambre de bonne, près de chez nous »

« Jamais je n’aurais pu faire cela en Bulgarie. Notre modèle économique n’aurait pas marché non plus aux USA, outre le fait que le GSM, norme européenne, était absent d’Amérique du Nord où règnera sans partage, jusqu’en 2004, la norme américaine concurrente CDMA » (Code Division Multiple Access, en français accès multiple par répartition en code, AMRC).

« Opencode, commente Constantin, toujours avec modestie, est le fruit d’un concours de circonstances. La révolution du mobile et des voyages rend accessible, par exemple, un meeting à Islamabad. La baisse du prix des avions et le rôle de Google ont été cruciaux. Il y a aussi l’extraordinaire vague d’innovations dans les pays en développement, en Algérie par exemple. Ces innovations sont ensuite importées au Royaume-Uni ou en Allemagne. »

Constantin Staykoff conclut : « Il nous faut continuer à innover et nous maintenir incontournables. Nous avons plein d’idées, mais ce n’est pas si simple. Il faut que le client trouve ça génial. La baseline d’Opencode a été changée en 2005. C’est devenu « Mobile Networks Systems », qui exprime que nous ne ciblons que le mobile. C’était osé, car à l’époque les opérateurs de téléphone fixe étaient encore très importants. »

Interrogé sur le conseil qu’il donnerait aux jeunes, Constantin répond : « Il vaut mieux garder son boulot et développer honnêtement des projets en parallèle. Chez Opencode, nous laissons la liberté aux employés, du moment que le boulot pour Opencode est fait. La visibilité globale nécessaire à ce métier, je l’ai acquise grâce au boulot que j’avais auparavant. Sinon, j’aurais mis des décennies à l’obtenir. »

« Ma femme a beaucoup aidé au marketing, qui est son métier. C’est elle qui a cassé le côté sérieux du design publicitaire et introduit ce côté fun, en rupture avec le style habituel des télécoms. C’est le côté US.
Nous sommes une entreprise globale, avec une forte composante française.
»
Constantin Staykoff, souriant, résume ainsi un long récit confié dans un français impeccable.

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