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Déc

08

Nouveau chantier : l’écriture informatique et réticulaire


Les Trois écritures.
Langue, nombre, code
,
de Clarisse Herrenschmidt – 4/4

Paru chez Gallimard, 2007, 510 pages
Notes de lecture, première parution dans la revue Esprit, octobre 2007. Mise à jour 8 décembre 2012.

Si vous avez manqué le début
Les Trois écritures. Langue, nombre, code, de Clarisse Herrenschmidt – 1/4 :
Une démarche pluridisciplinaire
Les Trois écritures. Langue nombre, code, de Clarisse Herrenschmidt – 2/4 :
L’écriture des langues
Les Trois écritures. Langue nombre, code, de Clarisse Herrenschmidt – 3/4 :
La monnaie frappée et une certaine écriture des nombres

Les trois écritures, étapesAprès deux cycles sémiologiques d’environ 2600 ans chacun, marqués par l’apparition des bulles-enveloppes puis des globules d’argent et d’électrum [1], ce sont les derniers nés des nombres, 0 et 1, qui vont changer le monde et encore transformer l’homme par l’externalisation de fluides corporels en des systèmes machiniques. La naissance de l’écriture informatique est située en 1936, avec la machine de Turing.

Machine de Turing

Machine Turing
animation de Rosario Van Tulpe

Règne des codes basés sur des puissances de 2 — ces puissances sont leurs nombres respectifs de bits [2] (des 7 bits du code Ascii [3] primitif aux 16, voire 32 bits de l’Unicode [4]) — cette écriture marque l’avènement, dans le traitement de l’information, de deux compétences extraordinaires et terrifiantes : l’exactitude et la vitesse. Ce traitement, d’abord appliqué aux chiffres, conquiert progressivement toutes sortes de données : texte, image, son et monnaie. Il envahit la quasi-totalité des activités humaines. Le travail devient action sur des simulacres et production de simulacres. Une nouvelle stratification sociale s’impose qui permet ou pas de s’y retrouver dans les tombereaux de simulacres plus ou moins exacts déversés en continu sur Internet.
Un ordinateur est une machine logique dotée « d’organes », selon la métaphore en vigueur, et qui fonctionne avec un « millefeuille de langages artificiels » qui donnent à des programmes la faculté de mettre en œuvre des algorithmes, opérations itératives qui nous sont désormais épargnées et rendent la machine capable d’inférence. L’utilisateur met en œuvre, quasiment à son insu lorsque le dispositif a réussi à être « convivial », les compétences et intentions des programmeurs.

Avec Internet et le Web, la surface plate de l’écran nous renvoie des simulacres d’espaces profonds, où prévaut une organisation non pas hiérarchique mais fondée sur des liens par associations, les liens hypertextes. Les changements de direction à chaque nœud de ces réseaux de signes sont déclenchés par des « clics », faisant de la souris (ou pointeur) le nouveau prolongement du couple cerveau-main. Le virtuel est un monde de copie facile et gratuite et d’apparente conservation.
En fait, c’est un champ de transformations perpétuelles, où se succèdent des états des supports machiniques. La relation induite de l’homme à ces avatars du monde est une fascination, un sentiment paranoïde de sur-puissance et une mémorisation schizoïde. L’auteur semble là survaloriser un peu certains traits prégnants dans la communication réticulaire comparée à celle des supports physiques traditionnels. Quelques inexactitudes [5], sans invalider le propos général, livrent une vision peut-être un peu trop univoque. Deux thèmes sont encore très difficiles à décrire : la relation ambivalente à la mémoire et la compétition entre les organisations hiérarchique [6] et « horizontale ».

Jeu de l'imitation

Jeu d’imitation, problème modélisé par Turing dans la revue Mind, 1950.

Même si en apparence les machines à calculer ont gagné sur les machines à écrire, l’analyse de la « machine de papier » de Turing montre que l’informatique est bien une écriture. L’organe reproduit et externalisé est le cerveau. La métaphore est d’ailleurs explicite dans tout le projet d’intelligence artificielle qui accompagna sa création. Le fluide qui y circule est du flux électrique, comme entre les neurones. Dans son célèbre article de 1950 « Computing machinery and intelligence », Turing décrit le test qui porte son nom, qui est un « jeu d’imitation ». Clarisse Herrenschmidt y lit le mythe d’émergence de l’informatique, double d’une nouvelle humanité, asexuée et hantée par l’aptitude à penser des futures machines, si leur langage accédait à la réflexivité.

Diode de Fleming

Diode de Fleming, Smithsonian Institute, http://www.si.edu

L’épopée, qui va des tubes à vide aux premiers transistors de 1947 puis aux transistors au silicium en 1956, est marquée par la miniaturisation galopante en même temps que par les gains en puissance et en maniabilité.
Mais c’est la commutation par paquets des technologies IP [7] qui apporte l’échange généralisé, sur fond de guerre froide et en réponse au défi du lancement de Spoutnik par les Soviétiques.
Des scientifiques, des militaires et des hommes d’affaires, on ne sait pas très bien qui en fait a mené la danse. Clarisse Herrenschmidt nous fait remarquer que le NASDAQ [8] a été créé en 1971, un an avant le protocole TCP [9] et la séparation du dollar d’avec l’or.
La bulle spéculative de l’économie des nouvelles technologies est comme un écho au détachement de la Bourse par rapport à l’économie réelle.

NASDAQ

NASDAQ, Times Square, New York City, USA, avril 2004
Cliché Kowloonese, Wikipedia, GFDL

La monnaie électronique se répand, liée à un sujet porteur, discontinue puisque n’existant que lors d’une transaction, sans mention a priori de montant ni d’unité, et propriété des banques devenues pouvoirs d’émission. Le Web, rêvé comme une bibliothèque universelle, est en fait un lieu de publicité infinie. L’écriture réticulaire « fait penser à de la monnaie ».
L’internaute ne sait plus très bien où il vit. Solitaire connecté aux réseaux, ses transactions sont devenues sans substances [10]. Utilisateur de Firefox ou Explorer, il évolue dans une métaphore de l’espace sidéral, submergé d’images à en perdre la raison, l’aptitude à l’argumentation et au débat : « car dans l’image la négation est impossible — outil fondamental à toute affirmation. »
Quel est l’invisible que l’informatique et l’écriture réticulaire rendent visible ? La question est posée.

Notes

[1] Électrum : Alliage naturel ou fabriqué d’or et d’argent. On en trouvait précisément beaucoup dans le fleuve Pactole, voisin de la vallée du Méandre, non loin d’Izmir dans l’actuelle Turquie.
[2] Bit : contraction de binary digit, chiffre binaire. C’est l’unité de base de l’écriture informatique.
[3] Ascii : American Standard Code for Information Interchange. Norme de fait la plus répandue pour coder les écritures. Dans sa version initiale, codée sur 7 bits, le code Ascii définissait 128 caractères, numérotés de 0 à 127.
[4] Unicode : Norme de codage des écritures de langues la plus récente et qui a pour vocation de permettre de coder toutes les langues utilisées dans le monde.
[5] Relevons par exemple qu’il est tout-à-fait possible de numériser automatiquement des livres. C’est le métier de plusieurs entreprises.
[6] L’organisation hiérarchique reste bien présente dans les arborescences (systèmes de noms de domaines, stockage des fichiers, et, le plus souvent, menus proposés pour la navigation).
[7] IP : Internet Protocol, protocole qui sert à encapsuler les données dans des « paquets » avant de les acheminer sur les réseaux.
[8] NASDAQ : National Association of Securities Dealers Automated Quotations. Marché d’actions technologiques des États-Unis. Le plus grand marché électronique d’actions du monde.
[9] TCP : Transmission Control Protocol, protocole de contrôle de transmission des paquets de données.
[10] Notons néanmoins qu’Internet est — aussi — un accélérateur de mise en relation et de transactions bien physiques.

Comments ( 4 )

  • « L’internaute ne sait plus où il vit » !

    Ni plus ni moins que ceux qui il y a trente ans étaient pendus une bonne partie du temps au téléphone (fixe) ou accros aux paris du tiercé-PMU……..

    • Si vous lisez attentivement, vous verrez que Turing est choisi comme repère parce que, dans son article de 1950 dans la revue Mind, l’auteur pense qu’il raconte un mythe d’émergence d’une écriture.

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